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Impressions d’un passant à Liège
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Liège-sur-Méditerranée

L’Europe Occidentale les a t’elle hérités de la Route de la Soie? De bazars orientaux? De souks persans ou maghrébins? Je veux parler de certains marchés en plein air. Ils sont un facteur partout indispensable à une bonne économie urbaine: recycler ce qui fut mal acquis, héritage encombrant dont on veut se défaire, don non désiré, ou encore produits si divers du vol à la tire, de cambriolages, rapines ou hold-ups. Il s’agit du «marché des voleurs», comme on le surnomme un peu partout, de l’ile des musées à Berlin au marché aux puces de la Porte de Clignancourt, à Paris.

A Liège, c’est une véritable et très vénérable institution. Depuis des siècles, depuis le Moyen-Age peut-être, le marché de la Batte a lieu le dimanche matin. Il tient son nom de son emplacement, le quai de la Batte. Je ne serais pas surpris qu’il existât déjà, au même endroit, à la grande époque des foires de Troyes, en Champagne, ou de celles de la Baucroissant, en Dauphiné. Mais il ne faudrait pas le confondre avec une kermesse flamande, telle que Pieter Brueghel les représenta ou, plus près de nous ce classique du cinéma français, «La kermesse héroïque».

La Batte est une rue pavée longeant la Meuse, rive gauche, sur quelques centaines de mètres seulement. L’ambiance y est indubitablement portuaire. Qu’est-ce qui fait ça? ç’est Nyhavn à Copenhague, le canal du Nord à Paris, un quai d’Helsinki où les habitants lavent leurs tapis à grande eau, ou la Dogana à Venise—en modèle réduit. Un archéologue ou un urbaniste dirait mieux que moi les indices d’un actif passé de navigation. Anneaux d’amarrage au bord de l’eau; entrepots qui se trouvaient à proximité, antan; bars à matelots… La Batte exhale les souvenirs de l’ancienne halte de bateliers qu’elle fut, il n’y a pas si longtemps. Des bateliers frayant avec les bateleurs.

Car tout un caravansérail s’y installe, tôt les dimanches matins. Le marché s’ouvre vers les 8 h, comme on dit à Liège, il se poursuit jusqu’en début d’après-midi, vers 14 h. Il connaît sa fréquentation maximum vers 10-11 h du matin, lorsqu’une foule dense s’y presse. Si dense qu’elle piétine sans plus avancer. Outre des liégeois, venus de tout le Grand Liège, ce sont des ardennais, des verviétois, des condruziens. Ce sont aussi des voisins d’outre-frontière, linguistique ou politique, des limbourgeois et des rhénans. Ces derniers viennent déguster des relans de latinité. Ils sont friands aussi du repas fin qui s’ensuivra pour eux dans un restaurant de Liège.

La Batte est, aurais-je oublié de le signaler car la précision est d’importance, un marché à ciel ouvert; un marché de forains; et un marché polyvalent. On y trouve de tout. Cela va du préservatif à l’arquebuse, du poulet à une radio modèle 1930, de la vaisselle à des jeans. S’y côtoient, sans structure apparente, étals de fruits et légumes; orateurs de l’Armée du Salut ou missionnaires mormons; fromagers; un Tunisien proposant de délectables olives et un attirail d’épices; des éventaires avec des uniformes militaires, voire des insignes nazis, pour les collectionneurs ou pire, pour de détestables cinglés; cages d’animaux vivants, du poussin au lapin, et du chiot au ouistiti; guinguettes de fritures; quelques bouquinistes; et de très nombreux brocanteurs.

Le temps d’une matinée, Liège exhibe ainsi son bas-ventre, son essence intime un peu surprenante dans une ville d’Europe du Nord. C’est sa fibre méditerranéenne. On la retrouve ailleurs. Certains quartiers, du côté par exemple de la montée de Buren, vous ont des airs de casbah. La Batte vous le rappelle avec ostentation, une fraction significative de la population liégeoise est exogène, et vient de lointains pays du Sud: un sous-prolétariat d’africains, italiens, portugais, yougoslaves, maghrébins ou turcs.