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pierre laszlo

 
Impressions d’un passant à Liège
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Une charpie

Du point de vue de l’urbaniste, la ville de Liège est morcelée en des unités disjointes, et cela fait peine à voir. Jusqu’au XIXe siècle, cette ville d’Eglise était un ensemble architectural très homogène, formé d’une vingtaine de quartiers au moins, chacun à l’ombre tutélaire d’un clocher d’église. En notre époque de déchristianisation, la toponymie est à peu près la dernière relique de ce passé : Ste Véronique, St Luc, St Jacques, St Paul, Ste Rosalie, St Barthelémy, St Léonard, Ste Marie, Ste Barbe, St Lambert, St Gilles, St Christophe, et j’en passe.

La dépossession des vastes domaines des abbayes—celle de St Laurent, à l’écart de la ville, rachetée par un promoteur, permit dans les années 1960 au Recteur Dubuisson d’installer l’Université au Sart-Tilman—amorça un premier morcellement, au XIXe siècle. Le XXe siècle, surtout durant sa seconde partie, détruisit une bonne part de ce qui restait du tissu urbain, dans sa texture utile plutôt que foncière, celle des rapports humains.

Les deux facteurs principaux de destruction ne furent pas la Seconde Guerre Mondiale, en dépit des destructions que subit alors Liège vers la fin de celle-ci. Ils furent le cablage, et l’enfermement subséquent des habitants devant leur poste de télévision; et la transformation de lieux publics en voies de passage pour l’automobile, cette dernière venant se substituer, comme objet de culte, aux statues de saints dans les églises de quartier, et renforçant de la sorte l’individualisme aux dépens du collectif.

Pour le ressentir, il suffit à notre promeneur de se trouver dans la grand-rue d’un faubourg liégeois, celle de Rocourt ou bien l’une des deux ou trois qu’avait Angleur, la rue Rénory par exemple. Anciennement, de telles rues étaient typiques de l’urbanisme fin XIXe: des quartiers ouvriers, faits de maisonnettes avec des jardinets par derrière, alignées le long d’un axe de circulation, conçu essentiellement pour des piétons, pour des cyclistes à la rigueur.

Avant la construction de l’autoroute Bruxelles-Liège, achevée dans les années 1970, la route Bruxelles-Liège égrenait ainsi un chapelet de tels villages-rues, comme on en trouve aussi à foison dans le nord de la France. Dans cet urbanisme du village-rue, cette dernière servait de place publique. C’était un lieu de réunion, de parlotes et donc de circulation de l’information, de rencontres des personnes âgées, un espace de jeu pour les enfants et de bavardages entre leurs mères, bref d’échanges sociaux.

Le Grand Liège abondait en de telles rues, qui n’étaient pas absentes non plus de la ville de Liège. La rue St Gilles ou Longdoz en sont des exemples. A l’évidence, il aurait fallu boucler la plupart des quartiers, riches d’un tel urbanisme, et en faire le pendant moderne des anciens béguinages (c’est un peu le parti qui fut pris dans les villes-sœurs, Maastricht ou Aix-la-Chapelle, où l’on peut voir ce que Liège aurait pu devenir). Liège offrait deux ou trois douzaines de telles possibilités.

Au lieu de cela, on a laissé se commettre un massacre. L’automobile a tué tous ces quartiers, toute possibilité de vie associative, toute solidarité communautaire. Même sous l’aspect capitaliste de la plus-value immobilière, de celui des agences et des promoteurs, c’est un désastre. La désertification des espaces publics en fut la conséquence.

Là-dessus, telle ou telle initiative discutable, de la part d’un promoteur et du conseil communal, est un épiphénomène. Certes, les quelques tours disproportionnées avec le site, la Cité administrative, l’immeuble Kennedy, le Simenon (dont le nom est une véritable insulte à l’écrivain populaire), déparent le paysage, mais ne viennent pas le stériliser au sol, comme le trafic automobile le fit.

Si j’avais à faire un film de fiction situé à Liège, ce serait une féerie rétro. Je montrerais un quartier populaire, Outremeuse ou St Gilles, et l’âpre beauté de la vie ouvrière qui s’y déroulait, vers 1930 pour fixer les idées, les durs affrontements avec le patronat, la xénophobie à l’encontre des Flamands, des Italiens ou des Polonais, les conformismes pesants; mais aussi les messianismes, politiques et syndicaux ; et tout un réseau de solidarité interindividuelle.

Si le peuple liégeois est exilé de sa ville, par cette transformation des lieux publics en friches et axes de circulation, il s’est néanmoins trouvé d’autres lieux de réunion. L’un des points de rassemblement du petit peuple liégeois, des ouvriers de Seraing et d’autres lieux de la ceinture prolétarienne de la Cité Ardente, est le stade du Standard à Sclessin. Leur cause est bicolore, le rouge du cœur, du sang et du socialisme—un socialisme de clientèle avec des élus parfois corrompus, en tout cas rompus à la négociation et au compromis de dernière minute, à la belge—se mâtine de blanc, afin de bien signifier l’appartenance liégeoise, par cette double dénégation: ni adhésion à un populisme marxiste engagé et militant, ni celle au parti blanc d’une aristocratie catholique, encore puissante, mais symbolique d’un passé rejeté.

Les matchs du Standard s’observent debout, en un rituel qui pour être d’origine ecclésiale, émeut, dans cette partie du stade affectée à la foule. L’ambiance y est fraternelle, et machiste. J’imagine les stades de football, à Glasgow ou à Belfast, sur le même modèle vibrant, de buveurs de bière venus là célèbrer un simulacre de guerre civile, insultant violemment le camp opposé—surtout s’il est flamand, s’il s’agit par exemple du FC Bruges.

Combien je comprends Simenon ! Tout son œuvre exaltate les petits et leur qualité de vie: indubitablement, son populisme est enraciné dans son enfance liégeoise, dans ce rejet instinctif de la bourgeoisie et de son paternalisme oppressif.